InterviewSéquence Coach

David Bettoni (Real Madrid) : « L’entraîneur adjoint est un électron libre »

24/05/2018 à 17:26

La Séquence Coach, c’est votre nouveau rendez-vous hebdo ! Chaque jeudi, avec notre partenaire My Coach Football, nous partons à la rencontre d’un éducateur, du monde professionnel ou amateur. Toutes les semaines, nous donnons la parole à un coach pour connaître sa vision du football, et surtout, son avis sur le rôle et le rayonnement actuel de l’entraîneur. Philosophie de jeu, formation et coaching français : en toute transparence, ils livrent leur opinion, parfois leur critique.
Depuis quatre ans, il est le bras droit de celui qui est considéré comme l'un des meilleurs entraîneurs français. A 46 ans, David Bettoni est l'adjoint de Zinedine Zidane au Real Madrid. A son palmarès, déjà deux Ligues des Champions. Avant de disputer, samedi, à Kiev, la troisième finale de la prestigieuse compétition européenne, il a notamment dévoilé, en exclusivité pour Actufoot, quelques éléments sur le travail au sein de l'un des plus grands clubs du monde.

SON IDENTITÉ DE JEU

Système de jeu préféré : 4-4-2 ou 4-3-3

«Je ne vais pas être inventif en disant que ça dépend du style de joueurs et de l’effectif. J’aime bien le 4-4-2 en losange ou à plat avec deux attaquants, voire le 4-3-3 avec trois attaquants, dont deux ailiers types. »

Coach français préféré : Guy Lacombe, Antoine Kombouaré et Zinedine Zidane

« Celui qui m’a marqué dans ma carrière, c’est Guy Lacombe. C’est un entraîneur que j’admire, j’ai bien aimé son parcours en progression constante et en plus il m’a beaucoup apporté dans ma formation d’entraineur. J’aime bien Antoine Kombouaré, pour le meneur d’homme que c’est, et la manière dont il fait jouer son équipe. Il alterne entre une équipe rigoureuse et joueuse. C’est pour ne pas dire Zidane en un, car je le côtoie. Il a des résultats, une manière de gérer son groupe qui est remarquable, et une bonne analyse dans la préparation et la lecture tecnico-tactique d’un match. »

Coach étranger préféré : Carlo Ancelotti

« J’aime bien Carlo Ancelotti. Il a une gestion de son groupe et une qualité humaine extraordinaire. Il a un savoir tactique. Les résultats parlent pour lui. Je l’ai côtoyé à distance à Madrid. »

Principes de jeu : être efficace dans la transition

« Je vise plutôt un foot tourné vers l’offensif, avec un équilibre constant, tout en étant efficace dans les transitions. Pour mes principes de jeu offensifs, je suis plutôt un adepte de la possession de balle, avec une idée de progresser dans le jeu. Mes principes défensifs se tournent vers la notion de bloc équipe haut et l’idée de défendre en avançant. »

SA VISION DU MÉTIER D’ENTRAÎNEUR

En quoi la causerie avant une finale de Ligue des Champions est-elle différente d’un autre match ?

La causerie, les procédés et le contenu, ne sont pas tellement différents. La différence est dans l’approche émotionnelle. Il n’y a pas besoin de trop en faire. L’évènement en lui-même parle pour lui. C’est un adversaire qu’on respecte et que l’on va étudier. Il faut jouer avec notre philosophie de jeu habituelle en s’appuyant sur nos forces et notre expérience des matchs de très haut niveau.

Sergio Ramos, Luka Modric et Cristiano Ronaldo sont les meilleurs à leur poste. Sur quels aspects peuvent-ils progresser ?

Purement à l’entraînement, ils n’apprennent rien. Ils ont une maturité qui fait que ce sont des joueurs aboutis, accomplis. En revanche, on peut les faire progresser dans l’approche du métier. Ils sont davantage vers la fin de leur carrière, donc il faut une gestion affinée, notamment dans la récupération par rapport à leur temps de jeu. C’est une autre approche psychologique. A part leur talent, c’est la variété des coaches qu’ils ont eu qui les a faits évoluer.

Comment gère-t-on un groupe qui a autant de fortes individualités ?

Avec beaucoup d’humilité. Il n’y a pas la place pour l’ego. Il faut comprendre l’individu avant le joueur. Autour de ces joueurs, il y a un système. C’est très compliqué. Un entraineur comme Zidane sait les gérer, les accompagner. Leur environnement est difficile à gérer. On ne le maitrise pas. On peut juste les comprendre et les accompagner.

Qu’avez-vous appris dans vos premières années d’entraîneur, qui vous a servi au Real Madrid ?

Toutes ces années de travail avec des coaches qui m’ont aidé à me former, ces séances avec ces joueurs m’ont donné de la confiance. Quand je suis arrivé à Madrid, je n’ai pas regardé devant en me disant que j’avais de grands joueurs. J’ai juste pense que j’avais une opportunité merveilleuse mais je suis resté moi-même. J’avais confiance en moi même. Cannes m’a formé à croire en moi en tant qu’entraineur. On progresse, on apprend, on se trompe, mais c’est tout le travail qui m’a amené à avoir confiance en moi et les convictions importantes dans la manière d’entraîner les joueurs.

Quelle causerie vous a le plus marquée ?

En tant que joueur, j’ai deux types de causerie qui m’ont marqué. Il y a le côté minutieux, carré, précis de Guy Lacombe. Ainsi que la qualité motivationnelle sur des aspects fou fous de Luis Fermandez. Ce n’est pas forcément sur des aspects techniques ou tactiques avec lui. C’était court mais intense. En tant qu’entraîneur, ce sont les causeries de Zidane. Il y a de la simplicité, de l’énergie et du savoir faire. Une causerie en particulier ? Il y en a trois. D’abord, je dirais la première finale de Ligue des Champions contre l’Atletico. C’était une des finales les plus importantes de notre carrière. Zidane a parlé avec son coeur, il a évoqué la notion de plaisir, la chance de jouer ces matches là. La deuxième causerie, c’est lors du quart de finale retour pendant la prolongation contre le Bayern. Il avait dans le regard la conviction que l’on était mieux qu’eux physiquement et qu’ils allaient s’effondrer. Il a véhiculé une énergie qui a motivé tout le monde, on a marqué trois buts. La troisième causerie, et elle a été vue, c’est celle à la mi-temps de la finale contre la Juventus, l’an dernier. Il a montré sa détermination et sa justesse tactique.

La vidéo du discours lors de la mi-temps de la finale de la Ligue des Champions contre la Juventus

Quel est votre exercice préféré à l’entraînement ?

Le jeu réduit. Je trouve qu’il y a tout : de l’intensité, du rythme, des duels, beaucoup de prises de décision, des buts. Les gardiens sont sollicités. On parle des gardiens en positif. Les joueurs se régalent, se font plaisir. On a des joueurs qui sont de grand compétiteurs, ce sont des moments de la séance où il y a beaucoup de qualité. Mais on ne fait pas plus de 15 minutes, car l’intensité physique est énorme. C’est aussi l’exercice préféré du coach.

Quels aspects prenez-vous en compte avant de faire un changement ?

D’abord, il y a le critère de la fatigue d’un joueur ou qu’il soit moins bien à un moment. Ca peut être, aussi, le fait de débloquer quelque chose tactiquement. Enfin, mais ça ne nous arrive pas souvent, pour, peut-être, défendre un résultat. On a un coach porté par l’offensive, il veut marquer un but de plus que l’adversaire, mais ça peut arriver.

Qu’est-ce qu’un bon adjoint ?

Pour moi, il doit rester à sa place, par rapport au groupe, au coach. Ce n’est pas le numéro 1. Il n’a pas à parler à tout va. Il doit être dévoué, il doit être à l’écoute de son entraîneur. Il doit observer le coach sans qu’il demande, être à sa disposition. Et puis, il y a la notion du travail. L’adjoint est celui, dans un staff, qui a abat une somme de travail énorme. C’est un électron libre connecté à plusieurs branches, la préparation physique, l’equipe vidéo, le corps médical. Avec le recul, il a un bagage important. Il doit savoir jongler d’une personne à une autre d’où l’importance d’avoir de bonne notion de management.

La plus belle chose que vous avez vécue en tant qu’adjoint ?

Le premier match contre La Corogne en janvier 2016. Il y a eu tout le protocole, la semaine où on a été présenté, puis l’arrivée au stade, la première causerie, le premier match. C’est un moment extraordinaire. Après, c’est difficile de détacher un moment, car on a gagné pas mal de titres, on a vécu des non matches, des retournements de situation. Mais en terme d’émotion, c’est la communion avec le public à l’occasion du quart de finale retour contre Wolfsburg, il y a deux saisons, après avoir perdu l’aller. On sort à 19 heures, de notre centre d’entraînement à Valdebebas. Il y a 200 jeunes du centre qui font une haie d’honneur en tapant dans bus. Puis, en arrivant à 500 mètres du stade, il y a 4-5000 personnes qui nous accueillent. Je suis très ému. C’était ma plus belle émotion. Après, c’est difficile de retenir une finale d’une autre, une victoire d’une autre.

Celle que vous ne voudriez plus revivre ?

S’il y a un match qui a été le détonateur de notre saison irrégulière, c’est l’aller contre Barcelone. On sortait de matches difficiles, on revenait de la Coupe du Monde des clubs aux Emirats Arabes Unis. On livre une première mi-temps exceptionnelle. A la fin du match, on perd 3-0. C’est le foot, mais j’ai senti les joueurs accuser le coup. Ca m’a fait beaucoup de peine de voir ces gars qui ont travaillé si dur. Si je devais utiliser une image, c’est comme quand tu as un genou à terre et qu’on te met un coup de bâton par derrière. Ils étaient abattus comme s’ils avaient perdu trois finales de suite. Il y a une accumulation quand vous gagnez, et quand tu rentres dans un cycle où vous ne gagnez plus, c’est dur.

Votre avis sur les nouvelles technologies comme support de travail ?

C’est toujours un plus pour un entraîneur, de s’appuyer sur des statistiques, sur la vidéo, pour élargir son bagage de compétence. Mais la sensation, le ressenti, le visuel, il faut s’appuyer dessus. Les statistiques sont faites pour être changées, la vidéo, il faut avoir du recul. Je m’en sers, mais je m’appuie à 80 % sur le visu, le ressenti et mon intuition.

ET LA FRANCE ?

Votre regard sur les coachs français.

Ils ne sont pas assez mis en avant. Je n’ai rien contre les coaches étrangers, car nous sommes nous mêmes étrangers en Espagne. Il faudrait mettre plus en avant le travail des coaches de Ligue 1 mais aussi de National et de Ligue 2. Il faut faire plus confiance aux entraîneurs français.

Pourquoi fait-on autant confiance aux coaches étrangers en Ligue 1 ?

C’est un peu comme les joueurs. Il y a 20 ou 40 bancs, si on prend en compte la Ligue 2. Ca fait partie de l’évolution. Je ne pense pas qu’un président préfère un étranger plutôt qu’un Français. Il sent le mieux pour son club. La méthodologie est différente. Mais en France, il y a une formation solide pour palier à ça.

Qu’est-ce qui diffère entre les coaches français et espagnols ?

C’est la culture du pays, des joueurs. En Espagne, on pense davantage à jouer, à la conservation du ballon, au mouvement. En France, on a longtemps privilégié la technique, mais peu à peu on s’en est éloigné en insitant sur le physique et la culture tactique. Mais lors de mes visites dans les différents clubs, j’ai noté qu’on y revient progressivement.

Quel est le pays qui forme le mieux ses coachs selon vous ?

La formation française est l’une des meilleures, les contenus solides et très complets. D’ailleurs beaucoup de fédérations étrangères sont venues voir comment on travaille. Mais, si on regarde bien, parmi les cinq meilleurs entraîneurs, toutes les nationalités sont représentées. Des Allemands (Löw) sont présents, des Portugais (Mourinho) les Italiens (Ancelotti), les Espagnols (Guardiola) et les Français (Zidane).

 

Sa fiche d’identité
David Bettoni, né à Saint-Priest le 23/11/1971

Ancien footballeur à l’AS Cannes et en Italie

Ancien formateur à l’AS Cannes, notamment entraîneur des U19 Nationaux

Adjoint de Zinedine Zidane au Real Madrid avec la réserve (juillet 2014 – décembre 2015) puis l’équipe première (depuis janvier 2016)

Visuel : Actufoot / Crédit : DR